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Au crépuscule de l’été, j’avais
rapidement troqué le studio de 20m² gentiment alloué pour un appartement de
plus de 50m2, dit de « grand standing », dans le XIII arrondissement
de Paris. J’allais ainsi devenir membre de la « coloc », et la perspective
de vivre « en village » ne me déplaisait finalement pas tant que
cela, si ce n’est au niveau de le perte d’intimité du couple évidemment.
Au premier jour, et passé la porte d’entrée de l’immeuble, ma compagne désireuse de me rôder aux habitudes m’avait gentiment demandé de taper à la porte du concierge afin d’y récupérer le courrier du jour. Il n’y avait pas de boite aux lettres ici, le courrier se devait de monter tout seul jusqu’aux occupants ou d’être récupéré auprès d’une personne préposée à cela. Le grand luxe. A 14h30, j’avais donc tapé à la porte en bois, charmé par ce système qui dénotait quand même de mes habitudes (« destinataire absent, boite trop petite, appartement introuvable, facteur miro, merci d’aller vous faire chier à la poste »). La porte ouverte, j’avais pourtant vite retrouvé ces marques conflictuelles. Devant moi était apparue une petite dame au regard noir, trapue, ayant un air, comme on dit chez nous, « pas très commode ». Elle avait d’ailleurs rapidement confirmé son ameublement en me faisant remarquer, sans un bonjour, que « faut passer pendant les horaires d’ouverture ». M’étant aventuré (connement certes) à lui demander de préciser ces fameux horaires, non affichés, j’avais reçu un bien logique « faut se renseigner, appelez le syndic ». Evident. Instinctivement, j’avais alors protesté en expliquant que m’on but n’était pas de rallonger ses horaires ou de la gêner, mais simplement de me renseigner, en tant que nouvel arrivant. Pluie d’insulte. La porte avait claqué. J’avais alors eu ce geste, malheureux et inconsidéré, qui allait me poursuivre plus de trois ans : pris au vif, je m’étais en effet aventuré à donner un coup de pied désapprobateur mais mesuré dans l’extrême bas de la porte, signe de ma forte désapprobation. Ceci avait enclenché, quelques secondes après, la réapparition de petites billes noires furieuses et d’insultes. J’étais donc promis à procès, police, tabassage par « mon mari ». Ma compagne était intervenue à ce moment pour tempérer la chose, tandis qu’un voisin, alerté par ce capharnaüm, était sorti de chez lui et avait commencé, sans même avoir suivi l’histoire, à me traiter de connard, et de dingue qui « perturbe tout l’immeuble ». Cela ne m’étais jamais arrivé, et je dois dire que j’avais été plutôt paniqué par ce procès public et coordonné, tandis que ma compagne demandait à tout ce petit monde de se calmer et m’emmenait à la hâte à l’appartement. Premier bilan de la faune parisienne : le propre de Paris était de concentrer, plus qu’ailleurs, ces donneurs de leçon omniscients (DLO), ayant cette capacité de juger sans avoir vu et de donner un avis sur tout. Peut être était-ce finalement la raison de la forte concentration de juristes de toutes sortes dans une zone géographique aussi mince. Arrivé à l’appartement, à peine remis, je m’étais donc installé dans la « pièce de ma compagne », en attendant la présentation avec ses autres « colocs », qui promettait d’être très prochaine. Promesse avait été tenue en quelques heures. Etaient ainsi apparu, tour à tour, une jeune étudiant, très sympathique, de profil commercial. Ce dernier avait été suivi d’une étudiante au profil « historique », fort moins sympathique, qui à peine arrivée, avait su m’indiquer qu’elle avait « eu vent de l’affaire de la concierge », et qu’elle « était contente que C. (l’autre coloc) sache se tenir, LUI ». Ces phrases eurent évidemment un sens lourd dans notre relation, puisque la jeune fille fut, ipso facto et pour assez longtemps, cataloguée dans le répertoire assez fermé de mes DLO avec mention. J’avais moi aussi, parfois, cette capacité de coller une étiquette indélébile sur les gens. |
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Et encore, c'était son anniversaire |
J’avais donc pris place dans le
petit palais, pour une situation encore assez provisoire puisque le bail
semblait se terminer quatre mois plus tard (ce qui n’était pas pour me
déplaire, pour le coup). La vie s’était rythmée en cohabitation assez délicate,
tantôt tiède, tantôt froide, tantôt chaude, totalement instable. Je découvrais
que ma DLO de coloc avait aussi (parfois) des qualités, j’espérais quand même
que de son côté, elle avait pu réfléchir sur ses propos.
En dehors de cette communauté, la vie avec la concierge et son « gros beauf » de mari (une bière scotchée dans la main de 8h à 20h) était un enfer. Je ne passais évidemment plus chercher le courrier, tandis que, contre toute attente, il arrivait que ledit courrier arrive jusque devant ma porte. Les rencontres étaient rarissimes, redoutées, esquivées. Les relations avec les voisins étaient, comme dans tout immeuble de ce standing, assez superficielles, y compris avec le voisin DLO (qui, en l’absence de témoins, semblait pressé de descendre l’escalier en me voyant). |
| Cette situation
de malaise latent
avait su se renforcer à quelques occasions. Une fois, alors
qu’il m’avait pris
l’envie de planter un clou un dimanche à 10h du matin, le
voisin du dessus, au
regard semblable à celui de la concierge et ayant
l’habitude inattendue de
tapisser de la pâtée pour chien sur les murs de
l’escalier, était descendu,
texte en main, pour m’expliquer en tremblant que mon acte
était
« parfaitement illégal » et devait
être opéré, conformément au décret
trucmuche, « entre 16h et 18h ».
C’était vrai. J’avais découvert que
le législateur pouvait à ce point donner support à
la médiocrité des gens. Je
n’avais même pas pu répondre à ce monsieur,
tellement il avait réussi à me
surprendre.
Mais tout n’était pas noir évidemment, et la vie était quand même agréable dans le cadre parisien. Surtout, un évènement de dernière minute avait su, le jour du déménagement final, satisfaire ma rancune malsaine. J’avais ainsi assisté, sur le perron de la porte de l’immeuble, cartons en main, à cette scène dans laquelle ma coloc DLO, qui avait commencé à m’apparaître sympathique, s’était mis en tête de saluer une dernière fois la concierge. Elle avait tapé à sa porte et lui avait souhaité « une bonne soirée ». La pluie d’insulte qui suivit et la face médusée de ma coloc m’avait permis de « remettre les compteurs à zéro » et de tout solder instantanément. Je savais qu’à ce moment, le coup de pied dans la porte n’était pas loin, et que l’incompréhension et la colère que j’avais ressentis jadis étaient en elle. A ce moment, elle m’avait peut être, enfin, compris. |
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