Tu l'as peut
être remarqué, toi internaute parisien (heu
pardon, "francilien") : tu es de plus en plus accosté pour
"donner". Mais, comme 95% de tes congénères,
c'est inévitable : tu n'as pas le temps, tu ne souhaites pas
qu'on t'empêche d'arriver à l'heure à
ton rendez-vous d'il y a dix minutes, tu n'aimes pas les
bêtes, tu n'aimes pas la politique, tu n'aimes pas les
façons d'aborder de Greenpeace, tu n'aimes pas
qu'on affiche 5 gosses et deux chiens pour essayer de t'attendrir, tu
n'aimes pas qu'un gosse de 20 ans et plein de vigueur trouve normal de
mendier, tu aimes bien la Croix Rouge mais tu n'aimes pas qu'ils te
demandent des sous.
Par dessus tout, tu n'aimes pas être mis mal à l'aise dans le métro par ces démarcheurs que tu connais tant : - le poête rapeur, vingt-cinq/trente ans généralement, qui clâme haut et fort (très fort) des vers qui te rappellent fermement l'enfer du ghetto, les problèmes de la sociétéééééé, sans oublier la "crise, qui défrise, et toujours elle te vise"©. Toi, tu ne peux hélas t'empêcher de "viser" ses basket Puma et son polo Ralph Lauren (ou Lacoste). - la chanteuse "d'avant", une cinquantaine d'années, et qui ne s'est pas rendue compte qu'elle chantait, effectivement, peut être bien mieux avant. Mais elle a une dent contre Edith Piaf, et elle te le confie bien volontiers : "non, rien de rien, non je ne regrette rien". Au final, elle irrite tes oreilles et te fait décrire un quart de cercle t'évitant d'entrer dans "l'oeil du cyclone" (encore qu'il parait que c'est l'endroit le plus calme, au coeur de la tempête). Tu te dis que c'est triste, quand même, tous ces efforts vocaux pour faire fuir les gens. - le prophète, quarante ans, qui a vécu tout un tas de choses horribles. Qui était comme toi avant, bien au chaud, avec sa femme, son labrador, sa machine à café Nespresso. Puis qui a vu sa vie basculer, et qui maintenant a l'obligation de venir te demander de l'aide. Puis qui ajoute que n'importe qui peut se retrouver dans son cas, surtout toi madame, et toi petit. Pas toi par contre, le gros barraqué. Non d'ailleurs toi tu es tellement au-dessus des autres que je ne vais même pas te demander un quelconque argent. Par contre toi, le jeune qui regarde par la fenêtre, toi ça va t'arriver, c'est inévitable, tu te crois fort mais tu vas finir comme ça. T'es gonflé d'ailleurs de refuser de donner alors que je te prédis l'avenir, en toute amitié. - la malchanceuse, quarante à cinquante ans, qui regrette que les foyers soient fermés l'été, pleins l'hiver. Ca fait trois ans que ça dure, qu'il faut se serrer les coudes. Alors elle te demande poliment une petite pièce. Enfin jusqu'au moment où elle se rend compte que le "magicien de l'instrument" est en train d'exécuter son oeuvre. Là elle se tait, elle réfléchit 4 secondes. Puis elle se met à hurler, que c'est un monde ça, de se piquer "son" métro par l'autre bouseux et son acordéon. Ha. - le magicien de l'instrument, quarante ans généralement. Il joue trois morceaux, ni plus, ni moins. Clarinette (et assimilés) ou acordéon. Evidemment il a son répertoire. Mais surtout il a son tube à lui. Ecoute bien : Et puis, quand il se fait agresser par la "malchanceuse", il ne répond rien, il se contente de sortir du métro, et d'attendre le suivant, tandis qu'au même arrêt, l'autre se propulse jusqu'au wagon suivant. Alors tu regardes ce monsieur, assis sur le banc du quai. Il te regarde aussi. Il te fait un signe d'incompréhension de la tête et un sourire, tu lui réponds à l'identique. Tu te rends compte à quel point son visage t'est sympatique et franc. Alors tu te promets qu'à chaque fois que tu le croiseras, lui et son tube, tu lui donneras quelque chose. Et tant pis si tu ne peux pas le piffer, son tube entêtant que tous ses confrères magiciens te martèlent à longueur de journée. Tu lui donneras parce que tu en as envie, selon le principe du libre choix, pas de la charité. Tout en maudissant l'inventeur de la valse musette, évidemment. |