Euthanasie : la conscience pour loi



Ils pourraient se lasser, mais non. Chaque nouveau round est plus sanglant que le précédent. Ici, à gauche, dans le coin rouge, la joyeuse équipe des Progressistes Eclairés et leurs "bande de fascistes", "ne retournons pas aux heures les plus sombres de notre histoire" ou encore "La France est en retard" (d'ailleurs si elle continue, on va la licencier, cette conne). Là, à droite, dans le coin bleu, la très sérieuse bande des Moralisateurs, et leurs phrases star : "c'est de l'assassinat", "c'est si facile de se débarasser des problèmes comme ça" et autres "vous n'avez pas le droit de vous substituer à Dieu" (qui se retrouverait dès lors sans emploi, au côté de la France).

Pourtant les fervents combattant de l'ombre obscurantiste et nos gardiens de la morale le prônent, haut et fort : "il faut une loi". Haaaa!! La loi. Cette belle règle de droit et sa grande collection de chaussures. On l'avait déjà vue dans ses petits souliers pour "régler la grande question de l'avortement", ou dans ses gros sabots pour expliquer que certaines informations historiques devaient absolumment être légitimées, sisisi. Mais alors, quelle paire va t'elle utiliser pour règlementer la mise à mort d'une personne, lorsqu'elle le demande, lorsqu'elle ne dit rien, lorsqu'elle refuse?

Déjà, et c'est une chance (ouf!), elle enfournera ses rangers coquées pour ceux qui voudraient mettre à mort ceux qui ne veulent pas. Vous pouvez donc dormir tranquilles, au pire, en cas d'erreur judiciaire, vous n'irez que croupir 30 ans en prison.

Par contre, disons-le tout de suite, elle va avoir du mal à les choisir, ses escarpins, pour son week end "parlons de l'euthanasie". Peut être d'ailleurs que c'est logique, en fait. C'est qu'elle aurait tendance à hésiter, la loi, à tirer un trait bien droit sur un sujet valloné et tortueux. Essayez donc de faire tenir un malade en phase terminale suppliant qu'on l'achève, un malade incurable demandant à mourir dans la dignité, un père face au coma de sa progéniture, depuis plus d'une dizaine d'années.

C'est évident, là, nos chers amis bleus et rouges vont se précipiter. Les rouges : "mort digne", "libre-choix". Les bleus "la vie est sacrée, point", "c'est de l'égoisme, point d'exclamation". Voyons voir.

C'est assez peu contestable, me semble t'il : la vie est sacrée en effet, et comme telle, elle doit être à mise à l'abri des machinations et des erreurs humaines. Soit. Peut être une des raisons qui aurait poussée notre pays à l'abolition de la peine de mort.

J'adhère aussi assez au droit au libre choix et à la mort digne. D'ailleurs c'est bien, depuis pas mal de temps déjà, le suicide n'est plus pénalement  réprimé (on ne traduit plus le macchabée en justice ou, plus précisément, on ne roule que rarement la famille dans les ennuis judiciaires, même si l'enquête judiciaire devant établir le suicide leur jetera un bon coup de suspicion dans la tête, aux familles). Donc finalement, si j'en ai marre et que vous me faites tous chier, je peux me jeter sous la ligne 13 du métro parisien. Elle a déjà tant de problèmes qu'on ne le remarquera pratiquement pas (et puis je n'aime pas l'air blasé du chauffeur). Moins grandiloquent, je pourrai avaler tout un tas de cachets ou regarder mon couteau de cuisine autrement. Ce sera mon choix, certainement très con, mais MON choix.

Mais alors si je suis vieux et incapable de bouger, malade et paralysé, dans le coma, trouillard ou désireux d'avoir une mort organisée en évènement ? Non parce que là effectivement il FAUT que la loi intervienne. C'est que vous comprenez, il faut qu'elle me laisse mourir comme je le souhaite, quand je le souhaite. Il ne faut pas par contre qu'elle me laisse mourir quand je ne le souhaite pas, déconnez pas, hein! Ha, et puis quand je ne dis rien, que je ne peux pas, il faut qu'elle dise si on doit me tuer ou pas. Elle a beaucoup de chaussures, la loi, elle en a bien une pour marcher dans ma tête non ?

Alors c'est certain, pour régler ça, on peut pondre une loi. Du genre "non on ne tue personne", "oui on les tue tous", "oui alors on tue ceux-là, ceux-là, pas ceux-là, ceux-là non, ceux-là oui, c'est bon on a tous les cas". On aura une "sécurité juridique" en ce sens qu'on saura quoi faire, mécaniquement, dans tel ou tel cas.

On peut aussi imaginer un système plus souple qui partirait du principe qu'on ne règle pas un problème touchant le coeur de l'individu dans une loi unique anonyme. On pourrait dire qu'on souhaiterait juste de la loi qu'elle pose un cadre raisonnablement rigide et sécurisé. Tiens, elle pourrait déjà dire, comme cela existe en matière d'adoption et de garde d'enfant, que les choses sont décidées par la personne concernée ou, en cas d'impossibilité de lui demander un avis fiable, dans le respect de ses "intérêts". Vous dîtes? concrètement qui décide de ses intérêts? Allez, soyons fou, imaginons que les base du Code civil concernant les incapables mineurs et majeurs dise un truc là-dessus : le tuteur, autrement dit, souvent, un membre de la famille, qui décide. Pour faire plus classe et surtout plus adapté, on va l'appeler "personne de confiance", qui serait nommée par la personne lorsqu'elle va bien, ou à défaut constituée de sa famille.

A ce stade, les bleus plus que les rouges ont incinéré l'auteur. L'argument du "fils aux dents longues et  avide d'héritage" et de l"égoiste qui ne veut pas s'encombrer" est brandi, ces gens là ayant visiblement de bien tristes liens familiaux, tout en confiance. Petit retour aussi du "si on n'est pas certain, qu'on choisit à la place de l'intéressé, de toutes façons, c'est de l'assassinat". Enfin, le petit ami du patient est dégouté de ne pas faire partie de la famille, juridiquement parlant, car il ne pourra rien dire.

Les rouges trouvent ça plutôt cool, par contre...mais ils vont déchanter par la suite. 

Déchanter pour deux raisons :

La première est que tout ce petit monde n'aurait droit au sifflet que dans certains cas exceptionnels (état avancé d'une maladie incurable, phase terminale...), avec une interprétation stricte à la clé. Dans les autres cas, on se ficherait de l'avis du malade ou de sa famille, on foncerait droit dans les traitements bien lourds, pour un but simple et stupide : le sauver. Tant pis si c'est contre son gré, il n'avait qu'à pas rater son suicide.

La seconde est que, comme dans tout domaine où la loi laisse une marge de manoeuvre, un système de contrôle existerait. On supposerait déjà un contrôle humain de la "personne de confiance", qui serait censée avoir une conscience, un coeur, et la connaissance de la personne dont elle est responsable, mais serait en plus sera entourée, pour arriver à une structure collégiale. Disons aussi que l'argument : "mais il m'avait dit qu'il souhaiterait mourir dans ce cas" ne sera pas l'alpha et l'oméga de la décision, pour pallier aux craintes des bleus et aussi parce que ça change tout le temps d'avis, les gens. A la limite un écrit de "directives anticipées" du principal concerné, mais qui devrait remplir tout un tas de conditions (pas trop vieux, pas trop récent, écrit dans un style personnel, signé selon des critères précis....) pourrait avoir une place majeure dans la décision et même surpasser l'avis de la personne de confiance.

On suppose ensuite un contrôle médical (deux, pour faire plaisir aux bleus qui ont un bac +8 en conspiration)  avec des médecins statuant, avec leur savoir, sur l'état médical du patient. On dirait que ces gens ont le devoir de se concerter entre eux et de se concerter avec la personne de confiance avant tout choix.

On suppose enfin, un contrôle judiciaire, dans le cas où tout marcherait super mal, que tout le monde suspecterait tout le monde, que la personne de confiance dirait n'importe quoi, que toute l'équipe médicale serait bourrée. Au final, ça donnerait un peu ça : l'équipe médicale fait tout pour sauver le patient. Si vraiment ça s'annonce mal, elle n'agit pas sans consulter la personne de confiance qui elle-même se plie au choix du patient le tout sous contrôle de la famille voire d'un juge en cas de doute.

C'est bien là toute la question... 

Bon  allez, j'avoue : elle est bien compliquée à mettre en oeuvre, la loi Leonetti. Mais elle a l'avantage de transcrire en langage juridique un cadre  de conscience pour les "situations extrêmes" tout en y préservant une place pour le subjectif, l'humain (avec une option surveillance par le "collégial").

Alors évidemment, tout n'est pas sécurisé. On n'est pas à l'abri d'abus de toutes natures. On laisse aussi la porte ouverte, entre-ouverte en fait, à une mise à mort légitimée, au travers d'un renoncement au soin au profit d'un accompagnement à la mort (ce qui se distingue d'un ACTE positif d'euthanasie). On pose des notions très fines et extrêmement difficiles à apréhender qui peuvent faire pencher la balance à gauche ou à droite.

On se garde par contre, et c'est bien là le principal, de poser par la loi une vérité générale, de prendre la place du patient ou de sa famille dans un choix difficile qui leur revient. On place la vie au centre des préoccupations, par principe. En cas de situation considérée comme désespérée et d'état déjà grave du patient (avec le lot d'erreurs que ces notions impliquent), on respecte le choix d'un mourant, ou on essaie de l'interpréter au mieux. Et pour ça, on peut dire qu'elle est quand même bien, la loi Leonetti.

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