La hiérarchie de la chemisette


Vous travaillez en région parisienne, voire pire, à Paris. Vous aimeriez vous rendre à votre travail en chemisette. C’est risqué, sachez le, même au mois de juillet. Vous pourriez être condamné à un aller-retour vestimentaire ou, pire, être la proie d’un froncement de sourcil dédaigneux de la part de la direction. Car Paris a son code vestimentaire, très strict. Mais pas si compliqué en fait, lorsque l’on a compris qu’il s’agissait simplement, à travers son habillement, de faire transparaître sa place dans le système hiérarchique. Décodage :

- Le président : c’est une légende, que personne ne voit jamais, mais dont tout le monde parle, et sans qui aucun projet d’envergure n’est décidé. Mais ne le prenez pas pour quelqu’un d’austère. D’ailleurs, si la palme de l’élégance devait être décernée, il l’emporterait à coup sûr. Et tant pis s’il passe ses journées en maillot short à téléphoner de son Yacht à Bora Bora.
 
- Le directeur : c’est un héros, un peu comme la légende, mais « en vrai ». Il est très vrai d’ailleurs, tout comme ses gros sourcils noirs. Il donne généralement dans le ton décontracté, sauf lors des rencontres avec le président (c’est lui qui atteste que le président existe, et qui a seul le droit de lui parler, c’est dire !). La chemisette blanche ou bleue est sa seconde peau, disposée au-dessus d’un pantalon noir ou bleu foncé. Et tant pis s’il n’a pas de fer à repasser, il signe les chèques et tout le monde le trouve très classe.

- Le commercial : c’est un ami du directeur, son meilleur ami d’après ses dires. C’est lui qui permet au directeur de plaire au président en présentant des comptes qui vont bien, des affaires qui tournent. Bien que totalement dévoué, il aspire secrètement à devenir directeur. Pour apprendre le job, il s’est d’ailleurs mis aux chemisettes. Il opte plutôt pour le rose pâle, et un pantalon anthracite ou beige. Tout le monde trouve qu’il s’habille comme un plouc, mais personne ne lui dit. Cela pourrait fâcher le directeur.

- Le juriste : c’est l’ami…du directeur juridique. S’il est seul, il est son propre ami. Placé dans un recoin sombre de l’entreprise, à côté du « coffre aux contrats », c’est généralement une personne de bon goût, qui n’aime que peu les chemisettes mais se résout à en porter quand il fait chaud. Quand la chaleur l’accable,  il réfléchit deux jours avant d’abandonner sa veste. Encore deux jours à se demander si le fait de mettre une chemisette ne va pas ébranler son charisme. Quand enfin il se décide, personne ne dit rien, personne ne pense rien, personne ne l’a vu, tout le monde s’en fout. Le directeur harangue le commercial pour qu’il fasse rapidement valider ce putain de contrat qui traîne.

- L’assistance de direction : c’est le bras droit du directeur, celle qui gère ses agendas, planifie ses rendez-vous, relaie sa parole, coordonne les différents projets et connaît l’emplacement du bureau du juriste. Elle a depuis bien longtemps succombé au charme de la chemisette partiellement déboutonnée, accompagnée d’une petite jupe en stretch, de collants fins et de talons impressionnants. L’équipe a succombé aussi. Esprit d’entreprise.

- Le stagiaire : c’est le pauvre de l’entreprise. Tout le monde ou presque gagne quatre fois sa gratification de stage, mais le directeur trouve anormal de lui accorder la prime annuelle attribuée aux salariés. Question de budget. Le stagiaire arrive en costume trois pièces le premier jour, en pantalon de marque et veste le second, en jean-basket le troisième, en short le quatrième. Le sixième jour, son responsable (un commercial généralement) lui demande en regardant le directeur s’il ne pourrait pas faire un petit effort. Le directeur intervient et rappelle au commercial que l’entreprise se veut décontractée, qu’il faut se rappeler que stagiaire n’est pas une situation facile. Mais pas la peine d’insister : pas de prime au stagiaire.

- Le prestataire : costume, cravate, chaussures de marque, chemise en coton renforcée et gilet. C’est bien le minimum pour ce pique assiette qui coûte les yeux de la tête, est toujours en retard sur les projets et fait semblant d’être l’ami de tous pour mieux piquer la place d’un interne. Alors dans ces conditions, logiquement, point question de chemisette, à peine de froncement de sourcil du directeur, remarque cinglante du commercial et lettre recommandée du juriste. Avec un rappel à la pudeur de l’assistance de direction, c’est le minimum.

Vous l’avez donc compris : à Paris, soyez cool ou prestataire.

le prestataire parfait, vu par le directeur

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