Chasseur de pépites


Une âme vénérable me le rappelait encore récemment, non sans pousser un grand soupir accompagné de sa tirade accessoire : "bordel, mais qu'est ce que c'est chiant cette manie". Et elle a vraisemblablement raison. Raison de dire que la mode artistique (elle parlait d'opéra, le cinéma ayant d'ores et déjà succombé il y a de ça plusieurs années) est plus que jamais sujet à l'incursion de nazis ou de terroristes. C'est chiant, mais ça réchauffe aussi.

Sisi, ça réchauffe au moins le coeur du dinosaure du "marché vidéo ludique" (= 28 ans minimum, avant, c'est poupon vidéoludique, non négociable). C'est que ça fait presque une vingtaine d'années que, non content de subir l'effet de mode précité, il y participe, lui, et activement en plus. Imaginez : vingt ans à infiltrer la Wermacht, à terrasser du SS, à déjouer des attentats, à occire des gangs rivaux et des scientifiques avides d'expérimentations inavouables, à porter haut les ideaux pré-formatés de scénaristes recalés du monde cinématographique.

Et le pire dans tout ça? certainement les chiffres de vente, démontrant à quel point le public en redemande. Jusqu'à l'indigestion même, tandis que la machine s'emballe, que les suites s'amoncellent et que les budgets s'envolent, favorisant, toujours plus de réalisme, toujours plus de sophistication, toujours plus de recyclage.

Alors le dinosaure gueule un bon coup sur son site, se calme, se met dans son coin, et attend. Non, il ne se rangera pas du côté des nostalgiques de la "bonne époque". Ce serait trop facile de la jouer blasé, option "j'ai tout vu, et c'était mieux avant", alors qu'il serait bien délicat de comparer un état d'esprit de gamin de 10 ans à celui d'un adulte. Bien glissant aussi de comparer un état d'esprit de marché naissant, qui faisait que chaque nouvelle piste explorée était un véritable terrain de jeu immaculé, avec le marché mûr et démocratisé qui se présente aujourd'hui. Et puis aujourd'hui, il y a quand même du mieux : on peut lancer des défis à un inconnu qui habite en Australie, on peut échanger ses créations, coopérer avec son voisin de pallier pour sauver le monde ou lui rabattre son caquet, à l'australien. C'est plus ouvert qu'avant, et c'est agréable de voir enfin ce loisir devenir interactif autrement qu'entre une machine et un être humain.
Mais il y a quand même ce souvenir des vieux jeux. Ces jeux dans lesquels le manque de moyens engagés, le manque de moyens techniques disponibles aussi, faisait que le camp militaire allemand n'avait pas plus de prétentions que celui du tas de pixel et que tout ratage scénaristique passait systématiquement pour du second degré, ou passait inaperçu même, des fois. Il y a ce souvenir de magasin où le choix était quand même restreint, ce qui n'empêchait pas le petit garçon de passer 1h à baver devant les rayons sans pouvoir rien acheter...temps qu'il n'a plus désormais, alors qu'il pourrait certainement, voire déraisonablement, céder à cette tentation.

Encore faudrait-il que le rayon l'aguiche toujours autant. Il aimerait pourtant, il est certain d'avoir toujours intacte cette passion pour ce domaine. Il a peut être même bossé dans le milieu. Mais revoici ce vieil arrière gout, cette pensée que ce passe-temps de jeunesse s'est progressivement détaché de ses attentes, aidé par quelques complices de mauvais goût.


un nazi virtuel dans son QG, en  1992,
(collecte organisée pour lui acheter une fenêtre)
Le traitement médiatique, tiens, par exemple. Non pas que la pub n'ait jamais existé. Non pas qu'il déteste cette voix off masculine américaine suave déjà omniprésente dans toutes les bande-annonce cinématographiques, et qui a trouvé là un nouvel emploi. Ni d'ailleurs cette manie de ridiculiser systématiquement tous les titres à succès en leur offrant une adaptation cataclysmique au cinoche. Mais peut être, par contre, cette manie de toujours afficher des trucs moches, morbides, provocateurs, simplifiés, neuneus....et si encore c'était parce que c'est la seule manière de le vendre, son simulateur de congélateur mutant. Mais non, ça pourrit aussi les bons titres, qui auraient bien pu réussir sans être catalogués "pour lobotomisés et pervers, only". 


n'y a t'il vraiment pas d'autres moyens de communiquer pour faire vendre des bons titres?


et même des moins bons?

L'heure du numérique aussi, tiens. Parce que c'est bien, Internet, les échanges, les mises à jour par Internet... sauf quand la mode revient à fournir autant de nouvelles restrictions que d'avantages. Un exemple : acheter sur le net, télécharger. Belle initiative. Mais pas au prix "boite" et sans justement l'avoir, cette boite. Pas au prix de l'achat d'un jeu inachevé, instable.Pas non plus au prix de l'ajout de mesures techniques qui font que 2% des acheteurs sont systématiquement dirigés vers le S.A.V (souvent de bonne qualité, mais tout de même). Alors oui, bien entendu, on dira que les mesures techniques, elles sont utiles (on prendra comme argument concret que le dernier éditeur a avoir tenté de la jouer "fair play" a calculé un taux de piratage de près de 90% des volumes utilisés), on dira qu'on a toujours le choix d'aller dans sa fnac pour y voir son "conseiller de vente" (sic) proposer à son petit garçon de 12 ans l'adaptation ratée et moisie du dernier Disney, parce qu'il rentre dans la "cible" du "produit". Parce que c'est un Disney, un bon repère. 


Une bonne "franchise"
qui s'enlise, comme d'autres
C'est peut être là que le bât blesse. Là que ça le gonfle, le dinosaure. Ce besoin qu'ont les financiers et les mauvais marketeux de catégoriser à outrance, de faire foncer ce "marché" désormais mature sur les rails du cinéma. On ne va pas se contenter de définir un age minimal (au tirage au sort généralement, en méditant sur la jaquette souvent)  pour s'essayer à chaque titre, ce serait trop beau et on se contenterait de l'utile. Non, on va vraiment faire en sorte de séparer les "casual gamers" (= celui qui ne sait pas toucher une manette et/ou qui ne peut aimer que les simulateurs d'aspirateurs, selon les avis) des "hardcore gamers" (= celui qui joue à world of warcraft, vénère les trolls, et qui bave sur le tapis derrière moi) et des "petits poupons" (pas le poupon vidéoludique, le vrai poupon mineur, qui n'aime que Disney et le mauve). On  va définir des grosses "franchises" pour chacun (celle avec les nazis, celle avec les barbus, celle avec les voitures bleues, celle avec les elfes, celle avec le super héros mignon, celle avec les aspirateurs). Si avec ça, le public ne sait pas ce qu'il a l'obligation d'acheter pour lui, son poupon, son papi, son cousin gothique, on ne saura plus quoi faire, vraiment.
Et c'est génial....et ça marche, le pire. Sauf pour celui qui souhaiterait fabriquer une petite pépite hors catégorie évidemment. Lui devra prendre ses risques, convaincre un investisseur qui lui mettra la corde au cou, gagner des prix inconnus du grand public, se planter, se faire racheter par un gros éditeur qui se dira peut être que sa pépite mériterait d'être une franchise, entendu être lancée dans une production renouvelée annuellement, sous-entendu être formatée au fur et à mesure des années, pour plaire à sa cible, la plus large possible. Alors forcément, au moment où les ventes s'épuiseront, ou que l'équipe en aura marre, elle décidera de quitter le navire pour remonter sa barque, qui voguera un temps puis commencera à prendre l'eau, pour être repêchée par un autre gros éditeur.

Voilà, c'est çà qui gonfle le dinosaure. Pas l'idée de rentabilité, le nerf inévitable de la guerre, mais cette pression financière qui était la compagne inévitable de l'évolution du marché, et qui, pour le coup, segmente les marchés. Un marché fait de grosses franchises bien huilées, certaines de qualité même, mais devant nécessairement satisfaire une cible, entrer dans un genre pour repousser la pression financière. Un marché qui assimile "hardcore gamers" à prouesse technologique et "casual gamers" à superficialité. Un marché qui se démocratise en se subdivisant en différents enclos de rentabilité, dans lesquels le public s'enfonce, rendant toute réunification difficile.

Et tant pis si au milieu de ces "hardcore gamers" et de ces "casual gamers" virtuels, il reste un petit tas de dinosaures et poupons vidéoludiques bien réels, qui clame partout qu'avant on ne lui demandait pas de choisir, et qu'il  ne voit pas en quoi les évolutions du marché devraient le forcer à le faire aujourd'hui.

Un petit tas qui aimerait bien trouver un Clint Eastwood, un Tim Burton ou Woody Allen capable de lui proposer une bonne boite de jeu, avec son fond consistant, sa plastique accrocheuse, sa pointe de fraicheur et son accessibilité sans faille. En échange, il serait même prêt à lui faire de la pub, histoire d'éveiller des instincts de chasseurs de pépites. Et d'éviter de revivre les écueils du cinéma.


Ico : perle scénaristique et artistique qui a su tirer son épingle du jeu.


World of Goo :  développé par une équipe de deux personnes, pas cher,
non protégé...et piraté à 90%


Okami : acclamé par la critique. Faillite
et rachat du développeur.

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