| Un vendredi de
décembre, 10H30. La capitale croule sous la neige. Les gens, peu
habitués à la chose (c'est pas habitué à
grand chose, en fait, un citadin quand on y pense), glissent,
dérapent et chutent dans la joie et la bonne tumeur sur les
trottoirs verglacés de la capitale depuis maintenant plusieurs
heures. Au coeur de cette liesse parisienne, du côté de la
Gare Montparnasse, une belle jeune fille se prépare à
sortir d'un magasin. Consciente des dangers promis de la rue de Rennes,
chaussée à la fois pentue et incroyablement traitresse,
elle s'arrête quelques instants sur le perron, balayant la
rue du regard afin de calculer un itinéraire exempt de plaques
de verglas. Pas question de se faire dominer par une avenue
de bitume, même la tristement réputée rue de
Rennes. L'itinéraire déjà finalisé,
drapée dans sa hauteur, elle se décide à entamer
sa course. Le temps de constater que l'accès du magasin à
la rue demandait de descendre une marche, et de s'affaler dans toute sa
longueur dans l'avenue glacée. C'est effectivement
méchant, un Rennes. Moment de doute, suivi d'une certaine douleur, promesse d'un tout autre parcours, médical, qui s'annonce. Appelé d'urgence, le spécialiste de SOS médecin confirme d'ailleurs rapidement la chose : au vu des symptômes, pas de luxation ou d'entorse en vue. Il s'agit là d'une monumentale fracture, à confirmer par radio. Direction l'hopital Saint Joseph de Paris XIV donc, accompagnée par le mari que je suis. Avec déjà une un questionnement prémonitoire : vont ils bien savoir s'occuper d'elle? |
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![]() Un système hospitalier pas piqué des hannetons
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11H45.
Arrivée à l'accueil des urgences. Confirmation : la
capitale est meurtrière. Devant nous, les gens boitent, se
mouchent, pleurent, saignent, se grattent, autant de signes
témoignant d'une souffrance passée, présente, et
visiblement assez future. Pas le temps d'attendre, une personne nous
interpelle de derrière son pupitre. Il s'agit d'une femme d'une
quarantaine d'années, cheveux longs au carré, avec un
vague air de Christine Albanel. C'est pas grave ça arrive. Le temps de dégainer la carte vitale et de décliner notre identité, nous voilà invités à nous asseoir et attendre. Tandis que nous partons nous installer dans le "coin d'attente" où nous retrouvons une dizaine de personnes, Albanel nous précise qu'il y aura "certainement un peu d'attente". Oui, on comprend, pas de problème. 11H55. Deux personne ont été appelées, permettant de définir clairement le processus que nous allons bientôt suivre. Le schéma est à peu près le suivant : jaillissant d'une porte coulissante, un médecin généraliste se manifeste et couine un nom. |
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| Suite
à cet appel , une personne
vaguement soucieuse ou endormie semble s'identifier, se lève, et
la
suit derrière la porte coulissante en lui expliquant que son nom
ne se prononce pas du tout comme ça. Quelques dix minutes plus
tard, la
personne ressort et suit le bras du "docteur couine" qui lui indique de
se rassoir en attendant que le spécialiste vienne à son
tour l'inviter à le suivre. Plutôt logique. A bien y
repenser, c'est un peu le même schéma que celui d'un vieux
jeu qui m'amusait follement il y a quelques années, le bien
nommé thème hospital : un simulateur de vie d'hopital,
dont le principe se résumait, en deux mots, à installer
une secrétaire avec une banque et un pot de fleur, un cabinet
généraliste, deux cabinets de spécialistes et une
bonne dizaine de salles d'attente visant à faire poireauter tout
un tas de malades loufoques pendant des heures. Petit rictus
nostalgique teinté d'un zest d'inquiétude : et si les
dirigeants du ministère de la santé étaient fan de
ce jeu? Mais ma femme me tire rapidement le bras et me rassure. Ici,
c'est la vraie vie. Il est 12H05. 12H12. Albanel semble inquiète de voir son ventre gargouiller. Elle semble sur le point d'appeler les urgences quand la porte derrière elle s'ouvre enfin. Un jeune boys band agité se dirige vers elle, lui demande où sont tels et tels documents, lui précise qu'il n'était pas du tout nécessaire de classer les fiches de soin comme elle l'a fait, que ce n'était qu'une perte de temps. En réponse, Albanel fait la moue, comme une gamine prise en flagrant délit de bêtise, répond à "Hugo" qu'elle a fait ce qu'elle a pu, qu'elle lui passe volontiers la relève pour aller déjeuner. D'un simple hochement de tête, il lui fait comprendre que ça lui va avant de décaler ses classeurs et de fondre sur son fauteuil. Pas le temps pour les conversation futiles. Ici c'est l'hopital, et à l'hopital plus qu'ailleurs, c'est la règle : Hugo bosse. 12H25. Cela fait maintenant un certain temps que docteur couine n'est pas venu vociférer. Hugo est pour sa part submergé de questions : pourquoi tant d'attente? qu'est ce que fout le médecin? c'est quoi de p***** de formulaire rose? A chacune de ces interrogations, une réponse unique : un air vaguement ennuyé, et une tirade du style "non mais vous savez, moi je suis à l'accueil, je ne sais pas ce qu'il se passe derrière, je ne fais que suivre les procédures, vraiment je fais ce que je peux avec le peu de moyens donné, soyez patients". Implacable sur le manque de moyens du services hospitalier, mais irritant tout de même. 12H50. Docteur couine nous a rendu une petite visite et deux personnes ont disparu derrière la porte vitrée. A leur place sont maintenant installée une personne à la toux plus qu'inquiétante, mouchoir devant la bouche, vociférant qu'elle souhaiterait rapidement passer un dépistage pour la grippe A. Moment de doute : ha oui tiens, la grippe A. Rapide réflexion sur le choix du gouvernement d'interdire les médecins généralistes de vacciner (afin d'éviter que les personnes saines à vacciner soient au contact de personnes porteuses du virus dans une salle d'attente) et vocifération sur la stupidité qui a poussé le même gouvernement à ne pas suivre cette même idée à l'hopital. La salle devient plus anxieuse, semble se tasser dans un coin du coin d'attente. Hugo ressent la chose et invite la personne à venir à la banque et à enfiler un de ces masques moches serrés devant et ouverts sur les côtés. La personne s'exécute, jette un regard coupable sur la salle et décide de s'asseoir sur la chaise la plus exentrée du coin, à côté de nous. Pensées négatives inavouables à l'encontre du gouvernement. Petite crispation . 13H20. Docteur couine a finalement prononcé notre nom, et mon épouse à pu avoir la chance de s'entretenir avec ellequelques minutes . Bilan : oui il y a un problème au niveau de la cheville, peut être une fracture due à la chute, faut voir avec une radio et donc attendre que le spécialiste arrive. Soulagement : la douleur n'est pas issue d'un problème de grève des postes. On avait cru, heureusement que t'es là docteur. 13H50. Le temps commence à se faire long, même si j'ai la consolation de voir qu'il suit fidèlement celui du jeu de mon enfance (sans la touche "accélérer le temps"). Les soupirs s'enchaînent, trois personnes sont parties en expliquant qu'elles étaient là depuis 10H30, que c'était un scandale de laisser les gens comme ça, sans délai. Hugo est toujours autant désolé, explique tant bien que mal qu'il n'est pas possible de donner de délai de passage vu que la priorité change selon la gravité des cas, rééxplique qu'il est tout seul, que c'est dur et qu'il a beaucoup de dossiers à gérer. Alors que je prépare ma propre remarque sur son talent particulier pour la discussion à rallonge avec l'aide soignante, la porte s'ouvre. Il est temps pour ma femme d'aller faire sa radio. Elle s'éloigne. Je me rassois, un peu triste de me retrouver seul avec l'assistance pour un temps indéterminé. Je me rassois à ma place, sans même l'envie de gauffrer sa gueule à cette vilaine crevette d'Hugo. C'est peut être ça, devenir dépressif. 14H30. Calfeutré derrière sa banque, la tête basse, Hugo se fait oublier, parle à voix basse, chuchotte à peine quand il reçoit Monsieur Benard qui souhaite voir valider sa sortie de l'hopital (le bruit du tampon apposé ne fera pas plus de bruit d'ailleurs). Dans la salle, les têtes ont changé, de nouveaux arrivants plein d'espoirs ont pris place sur les chaises, et un sans-abri a été invité à s'allonger au fond, près du radiateur. A moitié ivre, l'homme, ayant mal enfoncé son bonnet et ressemblant de ce fait à un croisement entre Ramucho et OUI-OUI (en version bourrée) ne se fait d'ailleurs pas prier longtemps, et ronfle déjà. Les vétérans de la salle, dont je fais partie, lient conversation. Tous les sujets sont bons : la neige, le temps, les problèmes intestinaux. Pas Hugo par contre, non. Surtout pas Hugo. 15H10. J'ai bien failli m'assoupir. Heureusement, Ramucho est là pour parler pendant son sommeil. Et il en a des choses à dire, Ramucho, qui semble en connaître sur les "plans bancs" dans les stations RATP, les bons coins pour avoir des pièces, les contrôles de papier d'identité. Au paroxysme de son élan, il en vient même à y aller de sa petite phrase sur l'hopital, quelque chose à base de "ya jamais personne", "c'est des planqués" et "laissez moi passer je veux voir un médecin". De quoi dérider la salle, mais pas Hugo qui se hate d'aller chercher son ami de la sécurité pour emmener Ramucho prendre l'air. 15H25. Ramucho est parti, la salle est tristement silencieuse depuis, si l'on excepte les deux nouveaux cas de grippe A tassés au fond et surveillés par les sourcils inquisiteurs du reste de la salle. Hugo nous a quitté, sans même un au-revoir, laissant sa place à une Albanel triomphante. Cette dernière ne se fait pas prier pour lui demander des explications sur la sortie de Monsieur Benard, qui n'était pas du tout prévue. Dans un dernier élan avant la fuite, Hugo se saisit d'un post it et le montre à Albanel, qui lui rétorque qu'effectivement Monsieur BeRnard avait une sortie prévue aujourd'hui, qu'il se présentera en fin d'après midi. Hugo n'extériorise plus grand chose, si ce n'est un je ne sais quoi qui laisserait penser qu'il aimerait être fleuriste. 15H50. La porte s'ouvre enfin, laissant apparaitre ma femme. Je jaillis tout en essayant de réfeiner mon ardeur par respect pour mes compatriotes. Elle m'explique qu'elle a finalement vu le médecin après une demi heure d'attente dans un couloir, que les radios ont été faites et qu'il s'agit d'une entorse et pas d'une fracture. Ha bon. L'heure est en tous cas venue de céder ma place et de laisser quelqu'un d'autre profiter de ce formidable système hospitalier. En partant, j'entends d'ailleurs une conversation entre mon successeur et Albanel : - lui : vous savez, ça me gratte beaucoup l'oreille, mais comme j'ai tendance à toujours voir le drame partout! - elle : non mais il ne faut pas monsieur! Moment de satisfaction : mon successeur et moi avons un point commun. ![]() Le médecin moderne a décidément un petit quelque chose de l'agent secret : infiltré et introuvable |
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