Je
peux le dire tout de suite, d'un trait, sans honte : suis un
pro des
bons placements. D'ailleurs, si cela ne tenait qu'à moi, je
m'auto décernerais le titre de maître universel du
placement qui claque, rien que ça. Par contre attention, ne
nous
méprenons pas : quand je dis placement, je parle bien de
placement en salles, hein, tu avais compris. J'exclus donc,
évidemment, tout ce qui relève du placement boursier,
bancaire, off-shoreux et compagnie, que nos amis
directeurs
financiers savent eux-même parfaitement foirer, sans que j'ai
à intervenir. Et puis tant que j'y suis dans les
précisions : j'exclus aussi toutes les salles dans lesquelles
pourraient se jouer quelconque opéra, opérette,
scénette ou pièce de théatre. Rappelle toi
ça, c'est très important, vraiment.
Je la joue "petit mickey" penses tu? Tu as peut être raison. C'est pas faute d'avoir tenté la diversification pourtant, je te promets. Tiens, dans les derniers trente jours, j'ai même enchaîné deux oeuvres magistrales dans deux théatres différents (d'abord "Cyrano de Bergerac" à la Coôôôômédie françaiiiiiise, puis "le nozze de Figaro" au théatre des Champs Elysées). C'est dire! Mais tandis que l'oeuvre se déroulait magistralement, j'ai du me rendre à l'évidence : je devais observer, en matière de placement en salle de théatre, la plus grande des humilités. J'avais pourtant cru maîtriser la chose. On m'avait bien dit "fais attention, au théatre et à l'opéra, les places, c'est divisé en catégories, faut pas se faire avoir". Alors tu penses comme j'étais fier avec mes places de catégorie 2 dans les mains. Puis j'ai senti ma fierté vaciller, lorsque la "placeuse" m'a montré l'état du désastre et l'insoupçonnable réalité : catégorie 2 = potentiellement deux places au tout premier rang, tout à droite, dans le coin. Oh. Mais j'ai pris sur moi. Et puis tout n'était pas si noir : je peux affirmer avoir vu des choses que personne d'autre n'a vu (saviez vous que Cyrano postillonait comme un aqueduc? aviez vous remarqué que les bottes de Christian étaient signées Christian Lacroix à l'arrière?) et j'étais du reste en fort charmante compagnie. Passe l'orage, la soirée fut bonne. Au-delà, je prenais une belle leçon alors que je m'apprêtais à prendre les places pour le second évènement du mois. "Attention à la catégorie certes, mais surtout, fais gaffe au placement dans la salle" était la conclusion logique de mon rapide coup d'oeil dans la salle, celui-ci me fit conclure que mon positionnement était de loin le plus mauvais de tous (ce qui était discutable initialement mais apparut lumineusement quand, au début de la pièce, un acteur vint déposer, triomphant, une malle sur mon seul reste d'angle de vision de la scène). Cette soirée passée, j'arpentais donc le site du Théatre des Champs-Elysées, doté par ailleurs d'outils particulièrement sophistiqués et aptes à faciliter ma quête : comparatif des prix date par date, plan intéractif, catégories finement déterminées avec indication précise des places à "mauvaise visibilité" ou "visibilité nulle". J'ai fait mon choix, j'ai validé. J'étais content. Tu penses : deux places en "loge de côte", bien répertoriés sur le plan. Je tenais ma revanche. Mais sache le tout de suite, je ne me suis pas senti dépaysé le soir venu. Spectacle magistral, cadre magnifique, charmante compagnie, places....de merde. J'ai même du faire répéter à l'ouvreuse (on dit une ouvreuse là, pas une placeuse, c'est important). Mais non, elle me confirmait : ces deux emplacements au quatrième rang des loges de côte (non inclinées, évidemment), ces recoins de placard situées dans un entre deux pièces, c'était bel et bien mes places. Pas de fontaine de postillons cette fois, mais des silhouettes, multiples, à gauche, devant, à droite, masquant pour ainsi dire l'intégralité de la scène. Seule satisfaction par rapport à mes voisins de catégorie supérieure juste devant (qui ne voyaient pas mieux) : la possibilité (dernier rang oblige) de me lever, et de profiter, là, enfin, de l'intégralité du spectacle. A l'exception des sous-titres, quand même, pour me rappeler que j'aurais mieux fait de bosser mon italien, à l'époque (8 à l'oral du bac, parce que j'ai bien fait rire la prof, vraisemblablement). Un peu blasé. Mais investi d'une mission. Pas celle de m'occuper de tes placements, tu as vu, ils nous énervent. Mais de te fournir un décryptage de ce que tu risqueras d'avoir pour chacune des catégories, si tant est que tu sois séduit par Paris, l'opéra et l'italien. Histoire que tu ne sois pas surpris principalement, et pour sauver des vies d'ouvreuses innocentes aussi. Catégorie 1 (300 euros
pièce env)
![]() En
échange
de l'hypothèque de rein droit, toi, ta femme et
tes quatre enfants pourrez gouter au sel du spectacle
vivant à
consonance italienne. Outre la vue du spectacle et des
sous-titres en
intégralité, tu pourras t'adonner durant l'entracte aux
joies de la dégustation de coupe de champagne (facturation
en
sus) en compagnie d'autres champions du business (grands
patrons de
chaîne de TV, hommes politiques, Jérômes Kerviels).
Fin du fin de l'art moderne, tu auras aussi un un angle de
vue
privilégié sur les convives de catégorie 5 et 6
avant de rejoindre ta limousine pour rentrer dans ton
palace.
Catégorie 2 (200 euros pièce environ) ![]() Pour
le
sacrifice volontaire et courageux de ton home cinéma, toi et
ta compagne et tes quatre beaux enfants pourrez suivre, dans
la
discrétion et est votre, un spectacle de grande qualité.
Bien calé dans votre coin, vous aurez tout le loisir de
contempler les finesses de la mise en scène. A l'entracte,
tu
pourras tenter de ravir une coupe de champomy et/ou de te
délecter d'une glace savoureuse finement proposée dans
son emballage en carton bio du Mexique.
Catégorie 3 (130 euros pièce environ) : ![]() Pour
te
réconforter après ton ascension vertigineuse, le
palace sera heureux de proposer à ton illustre personne, ta
femme et tes quatre trésors plus de trois heures d'images et
d'émotions. Tandis que ta ravissante épouse
rattrapera in-extremis ton fils cadet qui s'était mis en
tête de sauter sur le grand lustre, tu te délecteras de
compositions classiques du meilleur cru. Entre deux
émerveillements, tu pourras rejoindre la fontaine à eau
de source du cinquième étage et vanter les bienfaits des
sels minéraux.
Catégorie 4 (90 euros pièce environ) ![]() En
remerciement
pour votre participation bienveillante à la
sécurité du palace, toi, ta femme et tes deux
ainés auront le grand privilège de profiter d'un
spectacle de haute volée. A l'abri des regards indiscrets,
tu
pourras ainsi pleinement savourer, dans l'intimité, la
résurrection de l'art moderne tout en permettant à ta
ravissante épouse de profiter de conseils avisés en
matière de sécurité anti-incendies. Durant
l'entracte, tu auras tout le loisir de raconter l'opéra à
ton épouse puis de la laisser appeler la babysitter de tes
deux
cadets pour vérifier ses connaissances en matière de
lutte contre l'incendie.
Catégorie 5 (50 euros pièce environ) Afin
de
récompenser votre attachement à ses vertues rares que
sont le sacrifice et le partage, ta femme et toi aurez
le loisir
de partager un moment de grande complicité et de commenter
habilement le chapeau "boite à chaussures" de votre voisine
ou
la calvitie naissante de son bedonnant compagnon. Profitant
de
l'entracte, vous pourrez préparer de petites boulettes de
papier
(à l'aide du programme appris par coeur lors de l'acte 1) et
les
balancer judicieusement durant les actes suivants sur vos
compagnons
râleurs avant de rejoindre, satisfaits, l'immensité de
votre Twingo vert amande.
Catégorie 6 (30 euros pièce environ) ![]() Plongé
au
plus profond de vos souvenirs d'internat, ta déliceuse femme
et toi même n'aurez de cesse de jouer des coudes et
d'insulter
joyeusement l'ensemble de vos voisins (en particulier le roi
de la
contorsion à votre droite, qui vous bouffe
nonchalamment
votre panorama sur tout un côté de la coupole). Profitant
de l'entracte, vous échaffauderez des plans
machiavéliques pour en finir avec cette horde de mal-appris
que
vous ne tarderez d'ailleurs pas, à l'aube de l'acte 3, à
balancer à coups d'extincteurs sur ces vieux complices de
catégorie 1, avides de sensations fortes.
Catégorie 7 (15 euros pièce environ) Confortablement
accoudé
sur la rampe de la sortie du métro, tu pourras
profiter, entouré de ta douce moitié et des tes quatre
rejetons, de l'ambiance particulière et envoutante de
notre bonne vieille capitale. A l'affut du moindre son
musical,
vous ressentirez comme un frissonnement en voyant apparaitre
les
premiers spectateurs sortant des portes de l'opéra. Aussi
impatient et
curieux qu'à votre arrivée, preuve d'une passion
naissante, vous vous délecterez des morceaux de récits de
chacun,
tout en manifestement votre étonnement vis à vis des
quelques uluberlus obsédés par le dispositif
anti-incendie de la batisse. Le coeur léger, vous
remercierez le
système qui a permis à l'opéra d'être enfin
à la portée de tous et inviterez l'ensemble de votre
petite famille au restaurant, pour fêter ça.
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