Burqa - bas les masques?



Et la burqa, t'en penses quoi ?... m'a-t-on demandé récemment.

Rien, j'ai dit. Comme ça, là, de but en blanc, rien.

Bien sûr, quand je croise une bonne femme voilée de pied et cap (et Dieu sait que dans Paris, par exemple, on en voit de plus en plus), je suis gênée. Gênée parce qu'on sait tous ce qu'il y a derrière la question du voile islamique, en matière de condition féminine. Gênée parce qu'on sait tous ce qui se passe dans les pays musulmans en matière de considérations sur les femmes (et sur les hommes, d'ailleurs, ça va ensemble : lire Marjane Satrapi, ça donne déjà une vague idée).

Mais, mais, mais, en quoi puis-je me permettre de me déclarer agressée parce qu'une femme traverse une rue de Paris en portant un voile ?

En rien.

La burqa dans tous ses états
D'abord parce qu'il est très énervant de vouloir absolument faire le bonheur des autres malgré eux. Ces femmes disent qu'elles portent le voile par choix ? Par profonde conviction religieuse ? Nom d'un petit bonhomme, laissons-les tranquille. Y'en a marre des Français donneurs de leçons, qui voulaient déjà en 1792 libérer toute l'Europe des tyrannies royales alors que tout le monde se trouvait bien avec son roi/empereur/prince/Grand Schtroumph à soi.

Deuxièmement, et plus grave. Sous prétexte de rationnaliser et de laïciser le débat (histoire de faire semblant de sortir de la polémique sur l'islam et l'islamisme soluble ou non dans la République), on invoque la tradition française qui serait (et je cite Elisabeth Lévy entendue dans je ne sais plus quel débat face à Edwy Plenel) qu' "en France, on montre son visage".

Bref, il serait typiquement occidental de montrer son petit minois à la cantonade.

Donc, amis orientaux, vous voulez vous intégrer ? 
C'est pas un problème religieux, bien sûr (et nous avons tous nous-même d'excellents amis juifs... heu pardon musulmans) mais c'est cul-tu-rel : allez hop, montre-moi ta frimousse, et tu seras intégré. C'est facile, non ?

Sauf que non.

La tradition occidentale, c'est justement la possibilité de montrer son visage seulement quand on le souhaite. Le corps, pas plus que le visage, ne doit être montré - sauf à être un péquenot fini, bien entendu. Question de standing : plus on était d'une classe sociale élevée, moins on devait se montrer : d'où exaltation du teint blanc, vêtements couvrants... montrer ses bras, ses cuisses... se balader sans chapeau, pour un homme comme pour une femme, c'était du dernier mauvais goût - ou de la prostitution. Et si le chapeau à voilette se portait encore dans la très haute société dans les années 1960, c'était pas pour les chiens. Pour ma part, je me rappelle encore de ma grand-mère qui disait "attends, je ne suis pas prête, je ne vais tout de même pas sortir en cheveux ?". Ma grand mère portait également des gants été comme hiver, et considérait que montrer ses mains était d'un vulgaire consommé.

Quittons l'histoire du costume. Entrons dans l'histoire littéraire : les exemples sont légions d'histoires de masques, de voiles, de visages cachés, d'incognitos. C'est même quasiment la base du romanesque occidental. Je me permets ici de rappeler qu'en outre des tas de gens très bien comme l'empereur Joseph II n'hésitaient pas à voyager dans l'anonymat, quitte à se couvrir le visage. L'anonymat, c'est une question de standing : ceux qui peuvent se le permettre se placent d'autorité dans la catégorie supérieure de la société.

Le visage caché, historiquement, est donc un phénomène bien présent dans la société occidentale. Il peut même devenir un symbole. Je pense bien évidemment aux masques de Venise. Masques dont la fonction n'était pas seulement de dissimuler un visage, mais aussi de modifier la voix et même de dissimuler le sexe, puisque certains cachaient l'intégralité du corps.

Ci-dessous, un lien vers un récapitulatif des différentes formes de masques vénitiens, à des fins d'illustration pédagogique :
http://tecfa.unige.ch/tecfa/teaching/UVLibre/9900/bin57/masques.htm

La pratique de se masquer à Venise, d'abord au Carnaval, puis de plus en plus souvent, est attestée dès le XIIIe siècle. Les gens se sont mis à en porter quasi en permanence lors de leurs déplacements à l'extérieur, pour jouer (et tricher) dans les salles de jeux, pour se promener (et reluquer en toute impunité), pour commettre toutes sortes de vilenies (allez donc dire "j'ai été dépouillé par un type... heu, masqué" à la police...).
Aussi la Sérénissime a décidé de légiférer contre le port du masque "intégral" : les prostituées, par exemple, avaient l'obligation d'avoir le visage découvert. Dès le XIVe siècle, le port du masque est interdit la nuit. Au XVe siècle, on tente d'interdire l'accès au parloir des moniales  et l'entrée dans les églises aux personnes masquées. Au XVIIe siècle, on émet de nouveau l'interdiction de porter un masque en-dehors du Carnaval ou des cérémonies officielles, lourdes sanctions à l'appui. Au siècle suivant, on légifère encore contre le port du masque dans les maisons de jeux, pendant le Carême ou pendant les fêtes religieuses tombant un jour de Carnaval.

Or, quand on a un peu l'habitude de l'histoire des institutions, on sait bien une chose : quand le gouvernement passe son temps à légiférer contre une pratique, c'est bien que la législation ne marche pas. Autrement dit : les Vénitiens voulaient qu'on leur fiche la paix, et qu'on les laisse se cacher derrière leurs masques. Et en outre, ils se tamponnaient grave de la législation du gouvernement, laquelle était surtout destinée à des fins policières.
La pratique finit d'ailleurs par l'emporter, si bien qu'à la fin du XVIIIe siècle il devient obligatoire pour les femmes de masquer leur visage au théâtre.

Le port du masque à Venise était bien entendu également une question de standing : après la chute de la République de Venise (liquidée en deux baffes par Napoléon, puis passée sous domination autrichienne), le gouvernement autrichien autorise le port du masque uniquement dans le cadre des rassemblements et des fêtes privées au sein de l'aristocratie : autrement dit, le peuple doit montrer son visage, mais pour la haute société, on se contente de tolérer. Par la suite, le port du masque est de nouveau réglementé.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est le gouvernement autrichien, extrêmement répressif et tyrannique pour les Vénitiens, qui a fini par mettre un terme définitif au port du masque. Pour des raisons de police, là encore, bien évidemment.

L'on prend parfois ses désires pour des réalités
Bilan des courses : non, se voiler ne va pas à l'encontre de la tradition occidentale. On doit avoir le droit de se balader incognito dans la rue, que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

Évidemment, l'incognito dérange fortement nos sociétés exhibitionnistes et en même temps extrêmement portées à la surveillance sous un vague prétexte sécuritaire.

Quant au discours droitdelhommiste sur la question de la burqa, je me contenterai d'y répondre en disant que tout le monde a le droit de penser, même des conneries. Tant que vous n'allez pas casser la gueule à votre voisin à cause d'elles....

Note supplémentaire pour les super curieux du sujet : pour en savoir un petit peu plus, et à des fins sinon d'édification des foules, du moins de preuves de ce que je n'invente pas ce que j'avance sur l'histoire des masques vénitiens, voici une petite bibliographie. Italienne, parce que curieusement, la bibliographie française n'est pas énorme sur le sujet.

Glorieus, F.; Paladini, G. (2004) Venezia. Il Carnevale, Treviso, Vianello Libri

Pandini, G.; Zampetti, P. (2006) Un Carnevale a Venezia, Bergamo, BolisZaccaron, S.;

Pestriniero, R. (2003) Faces. Volti truccati del Carnevale veneziano, Treviso, Vianello

Libri,Renier-Michiel G. (1994) Origine delle feste veneziane, Venezia, Filippi EditoriClaudio

Corvino, Su le Maschere in Medioevo, De Agostini, II-III (2009).Mario Colangeli, Anna

Fraschetti, Carnevale: i luoghi, le maschere, i riti e i protagonisti di una pazza, inquietante festa popolare, Lato side, 1982.

Maria Chiabò, Federico Doglio (a cura di), Il Carnevale: dalla tradizione arcaica alla traduzione colta del Rinascimento, convegno di studi, Roma 31 maggio/4 giugno 1989, Centro studi sul teatro medievale e rinascimentale, Union Printing Editrice, 1990.


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