| Il était désormais temps de s’occuper de
la partie juridique de la chose et de mettre sur pied l’indispensable contrat de
mariage. Dans ce cadre, pas d’autres alternatives que prendre contact avec
monsieur le notaire, alias le gardien des immeubles, le copain des grandes
occasions, le champion de la communication grand public et surtout auteur du sacro
saint slogan luminaire : « notaire, pour un monde plus clair »©.
Inutile de cacher que j’émettais pour ma part quelques réserves appuyées face à cette profession et à la démarche qui consistait à me rapprochait d'elle. Je détestais depuis longtemps cette grande corporation, de celles (rares) ayant survécu au « coup de balai de justice » de la révolution (ha, la révolution et ses fantasmes de liberté absolue!). Difficile d'invoquer une raison précise à ce désaveu. Peut être la principale était d'avoir été confronté à plusieurs reprises, et toujours déçu, par ce personnage supposément sacré du « notaire ». Une personne généralement grande, mince et austère, préssentant souvent un certain charisme de façade mais rappelant rapidement son attachement pour les « contrats types » et documents standardisants. Surtout, un personnage jargonnant, peu clair et parlant couramment le « zarbien » (cette langue opaque propre aux mauvais juristes et communément usitée pour trimballer le chaland de gauche à droite) pour cacher cet état de fait. Une personne avec laquelle les échanges se faisaient chaque fois brefs et vifs, majeurs mais sempiternellement frustrants. Un peu comme un échange de ping pong, mais avec des billets de 100 euros en lieu et place des balles. Cruelle différence. J’avais pourtant tort de penser ça, mais je ne le savais pas encore. Non conscient de mon erreur, je décidais donc d’anticiper cette confrontation, de la préparer au mieux. Quitte à nous lancer dans une aventure épique et incertaine, je mettais à l’ordre du jour une tâche colossale : la rédaction par nous de notre propre contrat de mariage. Rien de moins. De cette opération, j’attendais évidemment l’atteinte de quelques objectifs : Un objectif officiel, bienveillant et angélique tout d’abord : celui de faire un état de nos souhaits, formaliser notre entente (ou nos traces de sang), et surtout présenter ça de façon claire au notaire pour « faciliter sa lecture d’homme surchargé », quitte à réutiliser nos clauses (voire notre contrat). Un objectif culturel ensuite : celui de nous immerger dans la rédaction en zarbien de manière à nous permettre, peut être, de déchiffrer plus facilement les pièges d’un modèle de contrat de notaire en zarbien paléolithique standardisé une fois placés devant. Et, peut être, un objectif inavouable et pendable : prendre la tête à un notaire, fustiger son rapport à l’argent et son sens du poil de baobab dans la main, et, pour la blague, en obliger un à bosser, pour de vrai. Une pure envie malsaine, antisociale injustifiée donc. Et parfaitement assumée aussi (au nom de la science, qui a toujours bon dos dans ces cas là). C’est dans cette optique légèrement désabusée que se lançait le chantier du mikado juridique et du polissage de clause, pour finalement aboutir à un petit contrat tout mignon (bien que déjà promis à un funeste dépeçage en règle). L’œuvre ne main, j’entamais alors la phase 2 de l’entreprise, consistant à envoyer un mail innocent à plusieurs officiers et à leur demander, sur la base du "contrat fourni en pièce jointe", une proposition de prise en charges avec modalités financières. Classique mais implacable méthode d’évaluation. Je m’attendais au pire. Mais voilà plusieurs jours que je relis ces différents retours (inattendus) que mes amis notaires ont bien voulu me transmettre, et qui me font méditer. Morceaux choisis : N°1 (Marseille) : "oui alors je n’ai pas lu votre contrat mais nous on travaille exclusivement sur nos modèles. Le prix est « tarifé notaire » c'est-à-dire 390 euros. Sinon si vous voulez du sur mesures, évidemment il y a un surplus : au global ça donnera entre 1200 à 1500 euros pour le contrat complet environ, honoraires inclus. C’est comme vous voulez. A vous de voir." N°2 (Paris) : "oui j’ai pris connaissance de votre contrat. Il y a quelques clauses à aménager car elles me paraissent un peu obscures et pas compatibles avec le droit matrimonial. Sinon pour le prix c’est « tarifé notaires » soit 440 euros quoiqu’il arrive. Il faut compter, si clauses spécifiques, 200 euros HT de l’heure passée. Si vous le souhaitez on peut tout rédiger sur notre modèle, le prix ne change pas. C’est comme vous voulez." N°3 (près de Paris) : "donc oui j’ai bien reçu votre contrat. Ecoutez moi je le trouve bien votre contrat donc je peux vous le valider en l’état. Le prix est « tarifé notaires », je ne sais pas si vous savez. En l’état, vu sa configuration, la validation coûte donc 550 euros avec tarif valorisation « à la louche ». Passez quand vous voulez." N°4 (Paris) : "peut pas le prendre mai vous pouvez contactez un confrere. cordialement." Je médite donc, en proie au doute. Car j’ai bien cru voir apparaître, derrière ces textes, des êtres humains, sensibles et rêveurs, avides de libertés et de reconnaissance et bien différents de ces beaux diables capitalistes que je m'imaginais jusque là. Car oui, à la lecture de ces retours riches de sens, j'ai bien du me rendre à l'évidence, et peux affirmer, sans faillir : - que oui les notaires sont des citoyens français qui, fidèles à leurs origines, sont tristes de rentrer de vacances en fin de mois d'août avec en prime de gros coups de soleil sur les mains. Mais vraiment gros ces coups de soleil : je veux dire du genre qui vous empêchent de taper un email de réponse valable et sans fautes d'otregraf. Limite grave quoi ! - que oui, les notaires « parisiens » sont des gens raisonnables, qui pratiquent exactement le même prix que les autres et ne sont pas « moitié plus cher » comme de mauvaises langues pourraient le supputer. Ce serait d'ailleurs impossible, puisque les prix sont rigoureusement « ta-ri-fés » via une grille. Si c'est pas gage de sérieux.- que oui, malgré cette grille, et en dépit de l’image austère et rigide que cette profession pourrait véhiculer, les notaires sont des êtres créatifs, qui aiment développer une doctrine minoritaire quand à la façon de mettre en œuvre les différents tarifs. Frais supplémentaires, honoraires, temps passé, « à la louche »…la langue française est riche, profitons en, rêvons ! - mais que oui, les notaires savent que la doctrine et la flânerie juridique ont leurs limites. Ne venez donc pas réclamer une réduction parce que vous avez rédigé le contrat. Ca serait irrespectueux, clairement. - que oui, beaucoup de notaires, en bon juristes, aiment leurs modèles de contrat, qui sont nécessairement les meilleurs, les plus clairs, les plus sûrs et les plus adaptés à toute situation, quelle qu’elle soit. Ce n'est pas de l'égo, non, c'est de l'amour du travail bien fait, simplement. |
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- que oui, certains bénéficient en plus de l'amour sans limite précité, d’un don de voyance reconnu et
n’ont même pas besoin de lire d’autres contrats ni de s’enquérir des souhaits
de leurs clients pour être convaincus de cette pertinence.
- que oui, certains notaires sont, selon la position du soleil et la police de rédaction du contrat à lire, parfois sujets à conclusions divergentes sur la même clause d’un contrat, preuve s’il en était besoin de l'extrême adaptabilité du neurone notarial. Autant de points qui ont provoqué une profonde remise en cause. D'ailleurs, enfin remis dans le droit chemin, j’ai même pu choisir mon notaire de mariage, sans trop rechigner. Il m'a promis de s'occuper de mon cas avec toute la rigueur nécessaire, moyenannt quelques billets. Je lui ai donc confié mon contrat, il lui reste à faire son oeuvre. Et tout ira bien, du moins je l'espère. Dans mon fol espoir, je me dis que j'aurai peut être ensuite l’infinie chance de ne plus avoir besoin de le revoir, et de faire en sorte que cet échange soit le dernier du match. Non pas que sa présence m'ennuie, non. Simple question de ramassage de balles, uniquement. Et dans ce domaine, le divorce doit certainement être épuisant. |
![]() Leçon 6 : les classiques français vieillissent mal, en général.
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