En route pour Casablanca

L'on m'avait fait la remarque que les « marseillais roulent vraiment comme des furieux », klaxonnant à tout va, s'engueulant comme du poisson du début de semaine. A l'approche de mon premier séjour pro à « Casablanca, la ville blanche, perle du Maroc » ®, on m'avait vite fait briefé en me disant que je me sentirais probablement « comme chez moi ».

C'est donc le coeur léger et curieux que je me suis embarqué pour 3h d'avion, avant d'arriver à l'aéroport Mohammed V et découvrir le charme du commerce local, dont je n'ai pas manqué de faire profiter notre douce assistante de service par lettre écrite le soir même.

Chère S*****

Je ne me rappelle plus s'il était prévu que quelqu'un vienne me chercher à l'aéroport, mais sache qu'il n'y avait personne. Enfin si, malheureusement il y avait quelqu'un.récit donc d'une petite virée atypique :

Tout a commencé par un avion qui arrive avec une heure de retard, vu qu'il est parti avec une heure de retard (ça se tient). La bonne nouvelle, c'est que Sarah (la pilote) et sa copilote (dont j'ai oublié le nom) étaient heureuses de vivre, comme confirmé par le Stewart qui m'a aussi précisé que Sarah avait deux enfants et qu'elle lui avait raconté qu'elle avoir hâte de les revoir demain. Bref, le vol s'est bien passé, nous sommes restés à bonne distance des chaînes de montagnes. J'ai même eu droit à une carte fidélité gratuite « mais  bon vu votre profil je ne suis pas certain que vous cumulerez beaucoup de points » (le stewart est détective, c'est sûr!).

En sortant, par contre, je suis un peu « seul » dans le hall. Ne voyant pas de monsieur avec un panneau (à mon nom), je me dirige vers la centrale de taxis. Quasiment à l'arrivée, un gars m'arrête et me demande si je cherche un taxi. Je dis "ouais". Il me précise que "ça fait 400 dirhams la course jusqu'à Casa". Je ne sais pas trop combien ça fait, mais me hasarde quand même à lui demander si l'on peut payer par carte. « Que cash » me répond-il. Ça tombe bien finalement, le distributeur (juste à côté) me dit que retirer 400 dirhams équivaut en gros à retirer 40 euros. L'aéroport étant séparé de la ville par un petit désert (m'a t-on dit), je me dis que c'est honnête comme prix. Je me borne donc juste à demander si un reçu pourra m'être fourni pour obtenir un remboursement de mon employeur. Le « pas de souci » en réponse me met en confiance, confiance immédiatement contrebalancée par le fait que le gars me demande alors de le suivre pour m'emmener dans la direction opposée à la station de taxis (située à 10 mètres à droite), pour m'emmener plutôt à 30 m à gauche. Quand je lui demande si le point d'attente ne devrait pas être à droite, il me dit que « non c'est là » (désignant un panneau « point de rendez-vous », mouais). Malgré un certain scepticisme, effectivement une voiture arrive immédiatement (une Dacia Sandero de base, avec deux bons gabarits à l'intérieur). Le passager descend de l'auto et m'invite à mettre ma valise et ma sacoche dans le coffre. Le « rabatteur » me salue et me souhaite « bon voyage ».

Par acquis de conscience, je fais bien confirmer par mes nouveaux interlocuteurs que j'aurai un reçu et que la course fait 400 dirhams. "pas de souci, c'est bon" (bis repetita). Je monte donc derrière après avoir laissé, comme proposé, mes bagages dans le coffre (non sans un brin de soupçon persistant quant à la possession d'une quelconque licence de taxi par mes nouveaux amis). Mais les gars ont l'air de connaître la route, et en regardant les panneaux, nous sommes visiblement bien en route pour « Casa ».

Durant le trajet, les gars parlent et rigolent en arabe, et je me dis que je suis peut-être un peu parano. Jusqu'au moment où le passager me dit « où à Casa ? ». « Kenzi tower hotel » réponds-je « en plein centre ». Il me dit alors « ok pour 500 dirhams ». Là je lui réponds que non, on a convenu 400, et j'en profite pour lui rappeler que j'attends un reçu (le challenge de l'entreprise « pas trop déclarée »). Petit silence dans la voiture, ça « se tend un peu » comme on dit par chez moi.

Après quelques minutes, le conducteur prend, à la demande du conducteur (en arabe toujours), un papier dans la boite à gant : un vieux formulaire, qui ressemble drôlement à un contrat de location de bagnole type Avis ou Europcar. Le gars me dit qu'il va me faire le reçu (des sous que je ne lui ai pas encore donnés donc). Le passager essaie de le remplir, mais il semble découvrir un peu le document. Quand je lui fais remarquer que le contenu du document me semble plus lié à une location de voiture, le conducteur coupe court et répond que « oui, oui, c'est une location de voiture, AVEC CHAUFFEUR, c'est normal ». Bon...allez, je ne fais pas vais pas mon pisse vinaigre juridique et me dis que « ça ira bien ». Par contre le gars ajoute subitement que pour le faire il doit avoir mon numéro de passeport, document resté, forcément, dans ma valise (dans le coffre). Et là, le conducteur arrête la voiture sur le bas-côté (précision géographique : on est sur le bord de l'autoroute donc, au milieu de ce qui ressemble à une pampa) et me dit qu'il faut que je prenne mon passeport MAINTENANT.

Là je me dis, quand même, en bon marseillais, qu'on pourrait essayer de me faire sortir de la bagnole pour embarquer mes valises. Du coup je remets un sou dans la machine à tension et réponds "ok mais vous allez venir m'aider à le chercher ». Le conducteur parle à son pote et descend. Je demande au passager de nous accompagner aussi, et nous voilà tous les trois devant le coffre d'un Sandero au milieu du désert (situation un poil burlesque, surtout quand tu es en costume et que les deux gars sont en short tongs).

Là, je prends mon passeport, je le tends au gars, et, sentant un poil de crispation, je tente un "Bon : je propose qu'on fasse comme ça : vous me donnez le contrat, j'écris ce qu'il faut dessus pour bien l'adapter et faire en sorte qu'il passe, et ensuite on remonte tous, je vous donne 400 à l'arrivée et tout va bien. Sinon on arrête tout là pas de souci ». Gros blanc.

Les gars ont discuté entre eux quelques minutes, puis le conducteur m'a fait un grand sourire et m'a sorti un « aucun problème, ça va ! ». Ils ont donc rempli le haut du doc, moi j'ai rempli le bas (avec genre une phrase pour expliquer que le contrat n'est pas ce qui est écrit dessus) puis finalement tout le monde a signé (j'ai pas demandé le tampon hein), j'ai récupéré le doc et on est tous remontés dans la voiture (j'en ai profité pour récupérer mes bagages à l'arrière). Finalement, tout s'est bien terminé, et mes amis,  aussi taxi que moi vendeur de langoustes , m'ont souhaité un bon séjour après m'avoir déposé devant l'hôtel.

Tout ça pour conclure par trois points :

1 - sache que je soumettrai à mon retour le reçu de dépense le plus louche de l'année, mais je peux te jurer qu'il est authentique et conforme

2 - je pense qu'il serait important, pour les futurs déplacements, que nous « optimisions le schéma logistique », vers plus de clacissime si possible

3 - il faudra m'excuser auprès du groom de l'hotel, que j'ai peut être éconduit un peu sèchement quand il a insisté pour s' « occuper de vos bagages »

Te souhaitant une agréable journée !

Mais cette première aventure, quelque peu malencontreuse, a tout de même eu le bon goût de me mettre le doigt sur une évidence : NON, les marocains (à « Casa » en tous cas) ne « conduisent pas à la Marseillaise ». Explication simple en trois points factuels et précis :

1)  personne ne gueule ou n'insulte ses concitoyens, qu'ils soient motorisés non. Ça klaxonne, fort, répétitivement, tout le temps, oui. Ça déboite, ça accélère, ça freine, ça passe « au culot » (même quand on est un pousse-pousse face à un bus), mais ça ne parle pas. Rien. Même quand la priorité à droite, vraiment, n'était pas contestable. Même quand un petit vieux « manifestement du coin », et semble t-il un peu plus suicidaire que vieux d'ailleurs, décide de traverser, sans vérifier que le « bonhomme est vert », sans se presser, le tout en plissant la bouche et les yeux et en regardant les voitures arriver (sans, encore une fois, émettre de quelconque mouvement de décalage ou autre geste élémentaire de survie). Non, dans un tel cas, qui aurait pu amener tout PVMQCLM (petit vieux maigrichon qui cherche la merde) à se prendre un taquet à Marseille, rien ne se passe. Ça klaxonne, ça ralentit, ça se déporte, ça taille des shorts, mais l'on reste visiblement dans du « sous-contrôle ».


2) le piéton est donc sûr de sa condition. C'est important et atypique. Car si le piéton parisien a toujours un peu peur de mourir, le piéton marseillais peur de se « prendre un taquet » donc, le piéton Marocain, lui, croit au destin. Bien plus en tous cas que le piéton marseillais « rapporté », qui malgré tout son entraînement stresse un peu au moment de traverser, cherchant le moment où « le petit bonhomme sera vert » avant de comprendre qu'au Maroc, on n'a pas besoin, de route de petit bonhomme vert. D'ailleurs, souvent, il n'y en a pas, ni de rouge, ni de vert, rien. Le mot d'ordre est le suivant : la voiture a un feu rouge, qu'elle respecte, et un feu vert, dont elle jouit pleinement. A toi de savoir comment tu veux vivre la chose. Tu peux traverser au feu rouge, mais dans ce cas tu devras vérifier qu'il n'est pas rouge depuis trop longtemps, car s'il devient vert, tu penseras à ta mère. Tu peux aussi traverser au feu vert, mais dans ce cas ton timing et ta trajectoire devront être mûrement réfléchis. Pas pour sauver ta vie, on en a déjà parlé, mais pour limiter le nombre de coups de klaxon reçus à moins de 5 (record personnel). Enfin, tu peux être un PVMQCLM, mais tu n'es sans doute pas encore assez entraîné.


Une simple question de volonté
3) l'ordre est là. Au milieu du fracas des travaux, des barrières, des rétrécissements de voies et de ces kilomètres de bouchons à perte de vue, se trouve un policier. Il est seul, généralement proche d'un croisement (mais pas DANS le croisement, faut pas déconner : il n'est pas tant payé que ça). Et comme le policier marseillais, il donne du sifflet. Et contrairement au policier marseillais, l'homme est écouté, sans pour autant avoir arrêté qui que ce soit pendant mes 20 minutes d'observation à son endroit (marquées par nombre de refus de priorité, de traversées sauvages, de déboitements chaotiques, de discussions piétonnes en milieu de voie). Mais le sifflet de l'agent résonne différemment ici. Le code de la route existe, mais c'est l'Homme qui est ici au centre des préoccupations de ce gardien de la paix. Tu traverses « un peu tard » au feu rouge sur le passage piéton? l'agent te sifflera : « fais gaffe touriste, tu as pris un risque,ne fais plus ça ». Tu sors de ton taxi à droite sur la file de droite, bien calé contre le trottoir? Pareil : il fallait bien signaler le scooter qui arrivait, bien décidé à se faxer entre toi et ton slip. Ton taxi souhaite doubler une voiture bien placée à cheval sur la ligne en pointillet? Rebelotte : ce n'est pas le moment, regarde, le PVMQCLM est dans l'angle mort. L'agent est apprécié, car il personnifie un enjeu très éloigné des coutumes routières marseillaises : le respect. De l'Homme certes, mais surtout du trafic fluide en toutes circonstances.

Merci pour cette leçon de vie.


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